
Réhabiliter l’amour de soi
Sinistre, le Mistral s’engouffrait sous les tuiles et distillait son haleine glaciale entre les murs du grenier. Le gémissement lugubre apportait une atmosphère pétrifiante. Luzia et Milo, petites souris grises, emmitouflés dans leurs habits fabriqués avec des morceaux récupérés à l’intérieur de vieux cartons abandonnés, se tenaient auprès du conduit de la cheminée allumée 24 heures sur 24 chez les humains. Cette source de chaleur appréciable les réchauffait en ces temps hostiles. Luzia semblait triste. L’hiver rigoureux et la neige tombée la veille, ne leur avaient pas permis de trouver suffisamment de nourriture à se mettre sous la dent. Son ventre gargouilla, déclenchant le rire de son frère cadet :
« Ben, dis donc, il est pas discret, celui-là ! s’exclama-t-il, en refermant son manteau confectionné grâce à un vieux tricot troué.
« Désolée, il crie famine, le pauvre ! Faut dire que je ne suis pas bien futée, j’avais trouvé des graines de tournesol distribuées par les humains au profit des oiseaux, je me les suis fait voler sous mon museau par trois mésanges effrontées. »
Luzia se tut, vexée devant tant de malchance. Sa patte engourdie caressa un bout de l’écharpe faite de fils de laine rouge tirés d’une pelote oubliée parmi de vieux vêtements usés. Elle mettait en valeur sa tête fine et ses petites oreilles bien dessinées.
Luzia (regardant les ombres danser sur les vieilles poutres) :
« Tu sais, parfois j’entends encore la voix de maman… Elle me disait tout le temps que j’étais pas dégourdie, qu’on ne ferait rien de moi dans la vie. Ici, dans ce grenier, je me sens minuscule, comme une poussière oubliée. »
Milo (jouant avec une vieille bille trouvée dans un coffre) :
« Moi aussi… Papa répétait que je ne valais rien. Alors, même quand je réussis à trouver des victuailles, j’ai l’impression que ce n’est jamais assez, que j’aurais pu faire mieux… »
Luzia (posant ses pattes sur la pierre tiède du conduit) :
« Pourtant… regarde cette chaleur. Elle nous enveloppe tous les deux sans nous juger, sans rien nous demander en échange. Peut-être que l’amour de soi, c’est comme ce feu : il existe au fond de nous et distille sa chaleur, même si nos parents n’ont pas su nous le montrer. »
Milo (les yeux brillants, un peu hésitant) :
« Tu crois qu’on peut apprendre à se réchauffer soi-même, comme on se blottit contre le conduit de cette cheminée ? »
Luzia (sourit doucement) :
« Oui… Et peut-être qu’à chaque Noël, on peut se rappeler l’un à l’autre que nous sommes dignes de recevoir cette chaleur, qu’en penses-tu ? »
Milo toussa. Le grenier sentait la poussière et le bois ancien. Les poutres craquaient doucement sous le vent d’hiver, mais la présence de sa grande sœur lui réchauffait le cœur. De merveilleuses effluves provenant des agapes préparées par les humains montaient jusqu’à leur narine frémissante. Milo chassa cette odeur et se consacra à leur conversation fraternelle :
Milo (soutenant le regard de sa sœur) :
« D’après toi, pourquoi avons-nous toujours le sentiment de ne pas être à la hauteur des attentes des autres ? C’est fatiguant à la fin !
Luzia soupira, haussant ses épaules frêles :
« Nos parents étaient très exigeants avec eux-mêmes et également avec nous ! Leurs propres parents ne se montraient pas tendres. Ils leur ont appris que la survie endurcit et que nous ne devons pas nous ramollir en cultivant des sentiments gnan gnan ! Papa et maman nous ont donc transmis leurs croyances ! Mais moi, elles ne me conviennent pas du tout ! J’ai pas tout le temps envie de chercher à manger, j’ai plutôt envie de jouer !
Milo, battant des mains :
« Moi aussi, j’adore fouiner dans les cartons oubliés en quête de jouets. Ici, c’est le grenier aux mille merveilles ! On trouve de tout ! Certes, souvent, ils sont cassés ! Tiens d’ailleurs, je te montre ma dernière trouvaille jetée la semaine dernière, maintenant que de nouveaux cadeaux vont remplacer les anciens.
Milo lui montra un petit cheval de bois, la patte cassée.
Luzia attrapa le jouet avec délicatesse, ses yeux brillants de joie.
« Comme il est beau, avec sa crinière blonde au vent !
Milo, secouant la tête, mécontent :
– Non, il est foutu, il ne pourra plus jamais courir ! Plus personne ne veut de lui ! Les humais l’ont abandonné à son triste sort ! Oust, hors de notre vue !
Luzia, affichant un grand sourire encourageant :
« Ne dis pas ça, Milo… Ce cheval n’est pas perdu. Il a seulement besoin qu’on prenne soin de lui. »
Milo caressa la zone abîmée, les sourcils froncés :
« Comme nous, au fond… Papa disait que j’étais laid à côté d’Angus, notre frère aîné ! Celui-là, papa lui reconnaissait toutes les qualités ! Alors je me sens moche et abandonné, comme ce cheval. »
Puis, d’un ton rageur, Milo ajouta :
« Il prétendait qu’Angus était le plus fort, voire le plus malin de toute la fratrie… Et moi, je n’étais qu’une ombre à côté de lui. Quand on te compare sans cesse à quelqu’un, tu finis par croire que tu n’as pas le droit d’exister. »
Luzia, la voix tremblotante :
« Moi aussi, maman me comparait aux autres, à mes cousines surtout. Elle disait que je n’étais pas aussi dégourdie qu’elles, que Noélie savait mieux se mettre en valeur ! Au moins elle trouverait un prétendant qui l’épouserait, tandis que moi je finirai vieille souris solitaire ! Ces mots me collent toujours à la peau, et c’est difficile de croire qu’on mérite l’amour quand on nous a appris qu’on était moins bien que les autres ! »
Milo baissa la tête, ses moustaches frémissantes.
« Alors, comment veux-tu apprendre à t’aimer, quand on t’a dévalorisé toute ta vie ? »
Un silence pesant s’installa dans le grenier. Seul le craquement des poutres le troublait, ainsi que de la musique entraînante montant du rez-de-chaussée. Luzia serra son écharpe rouge contre son cou, comme pour tenir à l’écart tous ces souvenirs qui remontaient à la surface. Elle n’avait pas le cœur à la fête ce soir.
Soudain Luzia se leva et quitta la chaleur du conduit. Elle cherchait un fil de laine doré oublié dans une boîte à couture cabossée. Puis revenant vers le jouet, elle l’enroula délicatement autour de la patte du cheval, improvisant un pansement.
Luzia, satisfaite du résultat :
« Tu vois, chaque geste de douceur est une colle invisible. Peut-être que l’amour de soi, c’est ça : se réparer doucement un peu tous les jours, même si les voix du passé nous rappellent le contraire. »
Admiratif, Milo observa le cheval posé près du conduit, ayant recouvré sa fierté d’antan. Les yeux de son frère s’embuèrent, puis peu à peu un sourire éclaira sa petite tête espiègle.
« Alors ce cheval sera notre promesse. Chaque Noël, on le regardera, et on saura que nous avançons, même avec nos cicatrices. »
Luzia acquiesça de la tête, bien décidée à honorer la vie, ses yeux brillants d’une lueur nouvelle :
« Ces comparaisons maladroites nous ont volé notre confiance… Mais, Milo, si nous étions vraiment des ombres, nous ne serions pas là, ensemble, à chercher la chaleur et à philosopher. Les ombres ne rient pas, elles ne réparent pas les jouets cassés. Nous, si ! Peut-être que ce cheval peut devenir notre réponse : il n’a pas besoin d’être le plus fort ni le plus beau. Il a seulement besoin d’être aimé pour ce qu’il est. Comme nous. »
Au même instant, un rayon de lune s’invita par la lucarne, caressant la crinière blonde du jouet réparé. La patte entourée de laine dorée scintilla comme une blessure devenue lumière. Luzia leva les yeux et aperçut une étoile solitaire qui brillait plus fort que les autres.
« Tu vois, Milo… Même le ciel nous rappelle que rien n’est jamais définitif. Les cicatrices peuvent devenir des éclats de beauté. »
Milo serra sa sœur contre lui.
« Alors ce cheval sera notre promesse, et cette étoile notre témoin. »
Dehors, une cloche tinta dans la nuit. Dans le grenier, la lumière de l’étoile et du jouet réparé réchauffait leurs cœurs. Ils sentirent que la chaleur de Noël venait de naître en eux.
Luzia se mettant debout :
« Et si nous dansions maintenant ! La musique de Douce nuit nous parvient jusqu’à nos oreilles ! C’est entraînant, n’est-ce pas ? »
Milo, aux anges :
« Comme tu as raison ! La danse nous nourrira l’âme à défaut de nourritures terrestres ! »
Bras dessus, bras dessous, les deux petites souris effectuèrent des pas de danse en sautillant, le cœur joyeux et les pattes réchauffées !
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Muriel Pactat
Mes clients me considèrent comme une thérapeute sérieuse et accueillante, émaillant son travail intuitif d’épisodes ludiques qui allègent les aspects émouvants de ses consultations en numérologie, en art-thérapie et en psychogénéalogie.
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